Si les Européens avaient écouté Sassou, la Méditerranée aurait cessé d’être un cimetière pour les migrants africains…

MOTO
Le président congolais Denis Sassou N’guesso s’était fait le porte-voix de l’Afrique à l’occasion du sommet Europe-Afrique des 02 et 03 avril 2014. Non seulement il s’était indigné de ce que sept (7) ans après le sommet de Lisbonne, les objectifs du Millénaire pour le développement n’aient point été atteints, Denis Sassou N’guesso  avait en même temps plaidé de vive voix pour une nouvelle relation. Il avait noté cinq actions qui pouvaient permettre aux deux continents d’avancer ensemble :

– La première est la construction et la mise en place d’un réseau d’infrastructures – base d’un maillage à l’échelle continentale, tout particulièrement dans le domaine de la communication- qui permettra de favoriser les échanges des personnes et des biens entre les pays et de promouvoir l’unité du continent. Ce projet ambitieux est un point fort du NEPAD. Comme l’Europe dispose d’entreprises puissantes et compétentes capables d’agir à l’échelle du globe, elle peut sans aucun doute relever ce défi comme le font aujourd’hui, avec succès certain, des pays tels la Chine.

– La deuxième action concerne la formation des hommes en général, la formation des cadres en particulier. C’est par le développement d’une éducation de qualité, par l’organisation d’un système d’enseignement généralisé-adapté à l’environnement et à la culture des populations, et répondant aux besoins de l’économie et des sociétés-que les pays d’Afrique seront en mesure de réaliser les conditions d’accession à leur émergence dans une perspective de développement durable. Ayant su mettre en place des circuits efficaces dans les différents pays qui la composent, l’Union européenne a désormais toutes les compétences nécessaires pour exporter ses savoir-faire. Un vaste programme d’études et de formation, soutenu par un système de bourses semblable au programme Erasmus, pourrait promouvoir une formation d’excellence dans les pays africains et favoriser les échanges d’expériences entre les cadres de haut niveau.

La troisième action touche à l’épineuse question de l’immigration. Il convient, à ce sujet, de rappeler que c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’on assiste à un mouvement massif de populations se déplaçant du Sud vers le Nord. Pendant des siècles, les Européens ont migré vers le Sud où ils ont fait fortune. Ils ont aussi émigré en Amérique, pour la bonne fortune de ce continent. Il n’y a donc pas lieu de s’alarmer d’une situation qui pourrait être examinée par une instance ad hoc et faire l’objet de programmes de contrôle dans le cadre d’un partenariat spécifique. Car, ce n’est pas par une approche frileuse du phénomène, en élevant des barrières aux points de jonction des deux continents ou en multipliant sur son territoire les camps de rétention que l’Europe mettra fin à la vague venue du grand Sud. Celle-ci est tellement puissante que, au fur et à mesure que le temps passe, elle grandira si rien n’est fait par le vieux Continent pour contribuer efficacement à l’élévation du niveau de vie des peuples qui envient sa richesse et sa sécurité. C’est en accompagnant concrètement les pays africains dans leur longue marche vers le développement que les pays européens maîtriseront la question de l’immigration.

– La quatrième action est une meilleure exploitation du capital culturel commun que l’Afrique et l’Europe ont construit au fil des siècles. Il s’agira, d’abord, de prendre en compte la dimension culturelle dans le développement. Que de projets, que de programmes ont suscité des phénomènes de rejet par les populations parce qu’ils n’accordaient aucune attention à ce paramètre. Par cette formule, nous voulons aussi indiquer qu’un partenariat solide ne se construira que dans la mesure où la mosaïque de civilisations et de cultures qui agrémentent nos continents fera l’objet d’une meilleure appréciation réciproque. Seul un vaste programme d’échanges culturels et artistiques peut y contribuer à condition qu’il ne soit pas considéré comme un luxe, comme une cerise sur le gâteau, mais au contraire comme le soubassement d’une coopération durable, évolutive et continue.

-la cinquième action, qui est certainement la plus difficile à conduire, mais dont dépend pour une large part la paix sur le continent africain dans les décennies à venir, est l’appui que l’Europe peut apporter au processus d’édification de l’architecture de sécurité et de prévention des crises dont l’Union africaine a adopté le principe. Cette Europe dispose, en effet de la compétence et des moyens financiers, techniques, matériels nécessaires pour accompagner les pays africains dans la construction du système de prévention et de gestion de crises qui les mettra progressivement à l’abri des actions de déstabilisation dont souffrent des régions entières du continent. Etant bien entendu que c’est aux Africains eux-mêmes qu’il incombe d’initier et de gérer ce système.

De façon très concrète et pour mener à bien ces actions, je suggère que le Sommet Afrique-Europe de Bruxelles s’accorde sur la mise en place de deux organismes qui nous permettraient de dialoguer, de façon constante, avec un système d’alerte et de prise de décisions rapides.

– Le premier de ces organismes serait un Conseil permanent conjoint Afrique-Europe dont l’implantation, les sessions et les mécanismes pourraient faire l’objet d’une étude approfondie. Il aurait pour mission de veiller au suivi des accords de coopération conclus dans le cadre du partenariat entre nos deux continents. Il devrait également empêcher la prééminence des technobureaucraties sur le politique.

– le deuxième organisme maintiendrait un dialogue permanent entre l’Union africaine et l’Union européenne sur les questions de sécurité. Il s’agirait d’une entité legère fonctionnant sur le principe de rotation et composée de représentants d’Etats et de gouvernements, aussi bien que de représentants de parlements, et de personnalités éminentes et respectées. A la fois Conseil de sécurité informel Afrique-Europe et Conseil de sages, il s’inspirerait de l’expérience des groupes de contacts qui ont permis la résolution des crises majeures.

Cela dit, je voudrai ajouter une autre dimension au débat qui nous réunira à Bruxelles: celle de la défense de l’environnement et de la lutte contre le dérèglement climatique dont dépend notre destin commun. Il est évident, en effet, que si l’Afrique et l’Europe conjuguent leurs efforts dans ces deux domaines, elles contribueront de façon décisive à lancer enfin le processus de protection de la nature sur lequel la communauté mondiale n’a pas, jusqu’à ce jour, réussi à s’entendre.

Cette question, abordée sans détour lors du Sommet de l’Elysée, au mois de décembre 2013, a conduit le Président François Hollande à proposer une alliance entre l’Afrique et l’Europe dont l’objectif serait de préparer la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 21) qui se tiendra à Paris au mois de décembre 2015. L’idée a été retenue par les chefs d’Etat et de gouvernement présents dans la capitale française: tous ont affirmé avec force leur volonté de limiter le réchauffement et d’élaborer un accord qui entrerait en vigueur au plus tard en 2020. Il conviendrait maintenant que les autres partenaires européens rejoignent cette initiative.

Réduire de manière radicale le coût des énergies renouvelables en Afrique en le divisant si possible par deux grâce à des transferts de technologie et au développement de la recherche publique-privée, créer de nouvelles sources de financements mise en place par la France en 2012, aider les pays africains à mieux protéger leurs forêts et leurs fleuves sont autant d’objectifs que nous pourrions nous fixer ensemble et qui donneraient un élan décisif à la lutte que nous entendons mener pour la protection de l’environnement.

Mettre ces objectifs au cœur des débats que nous aurons à Bruxelles donnerait au Sommet Afrique-Europe une dimension planétaire. Il l’inscrirait à coup sûr dans l’histoire de début du vingt-et-unième siècle et garantirait que la Conférence de Paris, dans un an et demi, ne soit pas un nouveau rendez-vous manqué à l’instar des résultats décevants des Sommets de Copenhague, de Cancun et de Durban.

L’enjeu est immense. Nous devons tout faire pour que, grâce à la coopération entre l’Afrique et l’Europe, le succès soit au rendez-vous soit rendez-vous.

Le Sommet de Bruxelles, venant après le « Sommet de l’Elysée », qui a réuni l’Afrique et la France il y a quatre mois à Paris, offre l’occasion unique aux pays africains et aux pays européens de dépasser le stade des vœux pieux afin de donner une suite palpable à nos déclarations. S’il est conduit comme nous sommes en droit de l’espérer, il peut donner un nouvel et décisif élan aux relations anciennes qu’entretiennent les deux continents. Des relations qui ne furent pas toujours heureuses, mais qui ont du moins crée un cadre propice à l’instauration d’une véritable coopération.

Mais ne nous berçons pas d’illusions: les problèmes qu’il convient de résoudre pour y parvenir ne seront ni simples ni faciles à régler. Ils exigeront des Européens comme de nous, Africains, une volonté réelle et affirmée de travailler ensemble. C’est pourquoi il nous semble important de prendre dès à présent la mesure des défis à relever et de faire preuve d’un grand pragmatisme dans la recherche de solutions adaptées.

Nous n’avons, quant à nous, aucun doute sur le fait que l’Afrique a besoin de l’Europe tout comme l’Europe a besoin de l’Afrique.

Denis Sassou N’Guesso

Source Géopolitique africaine n°50, premier trimestre 2014

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s